6 mai 2018 7 06 /05 /mai /2018 13:27
Je suis là incognito, sous les feux de la rampe du microscope électronique

Je suis là incognito, sous les feux de la rampe du microscope électronique

 

Pour mes 25 ans, j'innove. Je m'attaque aux insectes marins. Je ne les goberai pas ceux-là, car chacun sait qu'en bon Pic de la Guadeloupe qui se respecte, j'ai horreur de voler à découvert. Alors vous pensez bien que je ne vais pas m'aventurer en bord de mer ou en mangrove.

 

Les gober non. Contribuer à les connaître oui !

 

Etant d'un naturel timide (mais je me soigne), je vais braquer les feux de mes 25 bougies d'anniversaire non pas vers mon auguste et noire personne, mais vers Suzanne Conjard, une jeune femme qui a de l'énergie à revendre. Ainsi que de très bonnes idées pour diversifier les travaux de l'association. 

Happy birthday Toto-Bois !

Toto-Bois - Suzanne, peux-tu nous dire en quelques cui-cuis ce qui t'a fait atterrir dans la volière d'AEVA ?

 

Suzanne -  Géographe de formation, je suis arrivée en Guadeloupe en 2016 pour travailler comme volontaire service civique pendant un an et demi à l’ONF. C’est à cette période que j’ai découvert AEVA. J’ai pu suivre l’étude réalisée sur les Scinques, observer les mygales de la Soufrière ou encore aider Antoine Chabrolle au début de ses recherches sur le Pétrel diablotin.

 

TBHa, mais les insectes marins dans tous ça ?

 

SC J'y viens Toto-Bois ! Forte de toutes ces expériences naturalistes, curieuse et ayant la volonté de valider mes connaissances en écologie, je me suis réinscrite à l’université Grenoble Alpes au Master 2 Biodiversité Écologie Évolutive. Désormais tropicalisée, je n’avais qu’une envie, revenir en Guadeloupe ! Pour valider cette année de master, je dois réaliser un stage de cinq à six mois. AEVA m’a soutenue dans la recherche de ce stage et m’a mise en relation avec Olivier Gros, du laboratoire de biologie marine de l’Université des Antilles. Olivier cherchait justement quelqu’un pour commencer une étude en partenariat avec le Muséum National d’Histoire Naturelle. C’est ainsi qu’AEVA a décidé de financer le projet, sous la direction d’Olivier. L’objectif du stage est d’étudier des insectes marins de la super famille des Gerroidea en mangrove de Guadeloupe. La première observation a été faite par Romain Garrouste du MNHN, un spécialiste des Gerridae de métropole. Aucune étude n’ayant encore été faite sur cette famille dans les Antilles, l’espèce ne pouvait être identifiée. C’est entre autre, grâce à cette observation, que le projet d’étude a vu le jour.

 

TB - Aïe Suzanne, je t'avais demandé de parler français pendant l'interview...

 


SC - Tu as raison, je vais faire un effort. Pour celles et ceux qui se demandent depuis le début de quoi je parle – mais qu’est-ce que les Gerroidea et Gerridae ? Ce sont les petites bêtes qui flottent à la surface de l’eau, les "patineuses", bien souvent confondues avec les araignées d’eau. Dans l'hexagone, on les trouve dans les cours d’eau. Elles se distinguent par de grandes pattes et de petites ailes ; en Guadeloupe, elles sont toutes petites, aptères sans ailes et se concentrent dans l’eau salée entre les racines des palétuviers.

En réalité, dans la classification du vivant, ces insectes sont du même ordre que les punaises vertes, ce sont des Hémiptères. Presque toutes les espèces de la super-famille des Gerroidea vivent en mer ou en milieu côtier. Certaines n’y sont pas adaptées et vivent dans les cours d’eau. Très peu d'études ont été réalisées sur ces insectes, sauf sur le genre Halobates que l'on retrouve dans les gyres de plastique au milieu des océans.

 

TB - C'est bien joli tout ça, mais que cherchez-vous donc à savoir sur ces petites bêtes ? 

 

SC - Le Grand-Cul-de-Sac-Marin de Guadeloupe héberge la plus grande mangrove des petites Antilles. Il héberge des espèces de Gerroidea encore inconnues ! Grâce à ce stage, nous pourrons les caractériser en analysant leur ADN. Nous pourrons aussi mieux comprendre leurs différents stades d'évolution, et savoir ce qu'ils mangent grâce à des analyses isotopiques et expérimentales. Enfin, nous espérons comprendre leurs déplacements.

Ce travail permet aussi de renforcer les connaissances naturalistes de la frange littorale de la mangrove où, là encore, très peu d’études ont été réalisées. Les humains sont comme toi Toto-Bois, ils ont du mal à accéder à ces milieux !

 

 

TB - Ho ho Suzanne, tu frises l'impertinence. Bon, nous mettrons ça sur le compte de ton jeune âge. Un petit mot pour conclure ?

 

 

SC - Oui ! Je remercie sincèrement AEVA et Olivier Gros qui m’ont permis d’entreprendre cette recherche. Merci à vous tous pour votre confiance, et bon anniversaire Toto-Bois !

 

TB - En prime, le lien vers l'article dédié à mes 20 ans 

28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 07:58

Nous inaugurons ici une nouvelle rubrique : celle des PPSQdab.

= Posts Plus Sérieux Que d'habitude. Ils seront moins anecdotiques qu'à l'accoutumée, en bref, un peu plus scientifiques.

 

Dans cette rubrique, les auteurs prennent leurs responsabilités : ils signent sous leurs vrais noms au lieu d'utiliser des pseudo farfelus à consonance naturaliste.

 

De mon côté, je persiste, et signe le Toto-Bois !

La nuit, tous les geckos sont gris

La nuit, tous les geckos sont gris

Les geckos nocturnes en Guadeloupe : contexte et perspectives

 

Olivier Lorvelec & Nicolas Barré

 

Cette note fait le point sur les quatre espèces de geckos à activité principalement nocturne qui peuvent être observées en Guadeloupe, et attire l’attention sur le fait que d’autres espèces pourraient s’y établir.

 

Deux espèces exotiques, appartenant à la famille des Gekkonidés, étaient connues en Guadeloupe jusqu’à récemment. La première est le Gecko ou Hémidactyle mabouia (Hemidactylus mabouia), appelé Mabouia en créole, qui est très commun, en particulier dans les habitations. Cette espèce, originaire d’Afrique tropicale, a été introduite en Amérique probablement à l’époque du commerce triangulaire et, en tout état de cause, avant 1818. Cette année-là, Moreau de Jonnès l’avait décrite sous le nom latin Gecko mabouia, en lui donnant le nom français de Mabouia des murailles ou Mabouia des Antilles, et en lui attribuant comme répartition le nord de l’Amérique du Sud et les Antilles. La seconde est le Tockay (Gekko gecko), une espèce de grande taille d’origine indo-malaise, récemment signalée en Grande-Terre (Breuil & Ibéné 2008).

 

Une autre espèce de grande taille, le Gecko ou Thécadactyle à queue turbinée (Thecadactylus rapicauda), appelé Mabouia collant en créole, est également présent en Guadeloupe. Cette espèce n’appartient pas à la famille des Gekkonidés mais à celle des Phyllodactylidés. Le Gecko à queue turbinée a longtemps fait partie des espèces cryptogéniques, c’est-à-dire qui ne sont pas manifestement autochtones ou introduites (Carlton, 1996). Cependant, les données fossiles obtenues récemment, en particulier à Marie-Galante (Bailon et al., 2015), semblent indiquer une introduction ancienne (précolombienne).

 

En 2010, Anthony Levesque observe, dans sa maison aux Abymes, un gecko qui diffère des spécimens habituels, et Olivier Lorvelec identifie le Gecko ou Lépidodactyle lugubre (Lepidodactylus lugubris) qui appartient à la famille des Gekkonidés. La découverte est publiée dans Lorvelec et al. (2011). De 2011 à 2013, quatre nouvelles localisations sont découvertes, à Sainte-Rose, Pointe-à-Pitre, Saint-François et Le Gosier (Parmentier et al., 2013 ; Gomès & Ibéné 2013 ; Lorvelec et al. 2017). En 2016, une enquête diligentée par AEVA permet de recenser trois nouvelles localisations, documentées par des photos, entre Petit-Bourg, Sainte-Anne et Saint-François (Lorvelec et al. 2017). Une donnée complémentaire intéressante, car à l’extrême sud de Basse-Terre (Vieux-Fort, 10 avril 2015) éloignée des autres points, nous est communiquée en début 2017 par Guy Van Laere.

 

Le Gecko lugubre est une petite espèce (moins de 10 cm de longueur totale), principalement nocturne mais qui peut être diurne, avec le dessus du corps ponctué de taches noires (voir photos). Cette espèce correspond à un complexe de plusieurs lignées de femelles parthénogénétiques. Le Gecko lugubre est parfois nommé Gecko "veuf", nom très ambigu pour des femelles (lié au genre masculin du nom Gecko) ! Duméril & Bibron avaient décrit cette espèce en 1836 sous le nom latin Platydactylus lugubris et lui avaient donné le nom français de Platydactyle demi-deuil qu’ils avaient justifié de la façon suivante : "Nous avons donné le nom de demi-deuil à ce Platydactyle à cause de la couleur blanchâtre de son dos, qui est relevée par des points et des taches d'un noir d'ébène...". Il est dommage que ce qualificatif de "demi-deuil", à notre avis plus judicieux que celui de "lugubre" ou que celui de "veuf", ne soit plus utilisé de nos jours. C’est pourquoi, nous souhaitons le réhabiliter ici.

 

Les effets sur la faune locale de l’établissement de ce petit gecko en Guadeloupe, comme d’ailleurs ceux des autres geckos introduits, ne sont pas encore documentés.

Gecko demi-deuil (Lepidodactylus lugubris) à Petit-Bourg (en haut, photo Nicolas Barré) et à Saint-François (en bas, photo Laurent Malglaive)
Gecko demi-deuil (Lepidodactylus lugubris) à Petit-Bourg (en haut, photo Nicolas Barré) et à Saint-François (en bas, photo Laurent Malglaive)

Gecko demi-deuil (Lepidodactylus lugubris) à Petit-Bourg (en haut, photo Nicolas Barré) et à Saint-François (en bas, photo Laurent Malglaive)

De nombreuses espèces de reptiles sont susceptibles d’être introduites en Guadeloupe dans l’avenir. Parmi elles, favorisées par leurs particularités biologiques (synanthropie fréquente, parthénogénèse pour certaines, résistance des œufs, etc.) et par le fait que certaines soient prisées des terrariophiles, plusieurs espèces de la famille pantropicale des Gekkonidés ont colonisé de nouveaux territoires et certaines pourraient s’établir dans l’avenir en Guadeloupe (si ce n’est déjà fait).

 

Dans ce cadre, Lorvelec et al. (2017) ont attiré l’attention sur deux ensembles d’espèces de Gekkonidés répondant à ces critères.

 

Le premier ensemble correspond à des espèces de Gekkonidés qui ont une vaste répartition comprenant de nombreuses îles tropicales dans l’océan Pacifique et qui présentent de grandes capacités de colonisation. Outre Lepidodactylus lugubris, six autres espèces sont concernées : Gehyra insulensis (à moins qu’il ne s’agisse de Gehyra mutilata, répartie en Asie du Sud et dans l’océan Indien, ou des deux), Gehyra oceanica, Hemidactylus frenatus, Hemidactylus garnotii, Hemiphyllodactylus typus, et Nactus pelagicus. G. insulensis (ou G. mutilata), H. frenatus et H garnotii font d’autant plus partie des espèces qui pourraient rapidement s’établir en Guadeloupe, qu’elle sont, comme L. lugubris, déjà naturalisées sur le continent américain, et sont même signalées des Grandes Antilles pour H. frenatus et des Bahamas pour H. garnotii.

 

Le second ensemble correspond à des espèces de Gekkonidés du genre Hemidactylus ayant d’autres origines géographiques et déjà présentes dans les Antilles. Sont concernés, pour le moins, H. angulatus au sens large (incluant H. haitianus), originaire d’Afrique tropicale, et H. turcicus, originaire de la zone méditerranéenne (également d’Afrique de l’Est et du Moyen-Orient).

 

La diagnose des espèces de Gekkonidés repose en partie sur les caractéristiques des lamelles sous digitales et n’est pas toujours aisée. Ces espèces qui, pour certaines, se ressemblent (c’est le cas de plusieurs espèces du genre Hemidactylus), pourraient passer inaperçues dans leur nouvelles terres de colonisation pendant une longue période si une espèce présentant une allure générale proche s’y trouve déjà (c’est le cas avec H. mabouia en Guadeloupe).

Remerciements

 

Nous remercions Guy Van Laere qui nous a communiqué l’observation de Vieux-Fort.

 

Références (en orange : téléchargeables)

 

  • Bailon S., Bochaton C., Lenoble A. (2015). New data on Pleistocene and Holocene herpetofauna of Marie Galante (Blanchard Cave, Guadeloupe Islands, French West Indies): Insular faunal turnover and human impact. Quaternary Science Reviews, 128 : 127–137.

  • Breuil M, Ibéné B (2008). Les Hylidés envahissants dans les Antilles françaises et le peuplement batrachologique naturel. Bulletin de la Société Herpétologique de France, 125 : 41-67.

  • Carlton J.T. (1996). Biological invasions and cryptogenic species. Ecology, 77 : 1653-1655.

  • Duméril AMC, Bibron G (1836) Erpétologie Générale ou Histoire Naturelle Complète des Reptiles. Tome Troisième. Librairie Encyclopédique de Roret, Paris, France : i–iv, 1–517.
  • Gomès R, Ibéné B (2013) Lepidodactylus lugubris (mourning gecko). Distribution. Caribbean Herpetology, 44 : 1.
  • Lorvelec O, Barré N, Bauer AM (2017) The status of the introduced Mourning Gecko (Lepidodactylus lugubris) in Guadeloupe (French Antilles) and the high probability of introduction of other species with the same pattern of distribution. Caribbean Herpetology, 57 : 1–7.
  • Lorvelec O, Levesque A, Bauer AM (2011) First record of the mourning gecko (Lepidodactylus lugubris) on Guadeloupe, French West Indies. Herpetology Notes, 4 : 291–294.
  • Moreau de Jonnès A. (1818). Monographie du Mabouia des murailles, ou Gecko Mabouia des Antilles. Bulletin des Sciences, par la Société Philomathique de Paris, année 1818 : 138-139.

  • Parmentier P, Ibéné B, Gomès R (2013) Lepidodactylus lugubris (mourning gecko). Distribution. Caribbean Herpetology, 47 : 1.

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  • : L'écho du Toto-Bois
  • : Le blog d'AEVA, Association pour l'Etude et la protection des Vertébrés et végétaux des petites Antilles - Contact : claudie.pavis@gmail.com
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