12 mars 2008 3 12 /03 /mars /2008 08:10
Racoon-Guadeloupe-copie-1.jpg
Illustration Tanguy Devielle - Bras-David en juillet 2001

Rakoun, rina, raton laveur, Procyon minor, Procyon lotor...

Autant de mots pour désigner un Mammifère présent en Guadeloupe, et qui est intéressant à plus d'un titre. Pour écrire les 15 premiers centimètres de cet article, je me suis largement inspiré des écrits de Lorvelec et al. (2007). Pour les 15 derniers, j'ai essayé de me servir de ma cervelle d'oiseau.

Jusqu'il y a quelques années, le rakoun était considéré comme une espèce endémique de la Guadeloupe (décrite par Miller en 1911 sous le nom de Procyon minor). Il avait été à ce titre placé dans la liste des espèces protégées par arrêté ministériel du17 février 1989. Louable intention. Le Parc National de la Guadeloupe en avait d'ailleurs fait son emblème, et la Poste a édité un timbre à son effigie. D'une façon générale, ce carnivore jouit d'un fort capital de sympathie, à cause de son aspect de gros nounours. Il était également très apprécié des chasseurs, pour d'autres raisons que nous aurons la pudeur de ne pas développer ici.

Dans son rapport n° 14 en 1996, AEVA émettait de sérieux doutes sur l'indigénicité (ça se dit ?) du rakoun, et proposait des hypothèses sur son origine en suggérant une analyse génétique pour positionner la population de Guadeloupe par rapport aux populations continentales. Et voilà que Pons et ses collaborateurs en 1999, puis Helgen et Wilson en 2003, ont montré grâce à des analyses génétiques et morphologiques que l'endémisme de notre nounours est très peu probable. La distance génétique entre les ratons laveurs de Guadeloupe et ceux de la côte est des Etats-Unis est quatre fois plus faible que celle trouvée entre ces derniers et ceux de la côte ouest des Etats-Unis, pourtant de la même espèce. Notre rakoun appartient donc très probablement à l'espèce Procyon lotor, largement distribuée en Amérique du Nord et en Amérique Centrale, et introduite en diverses régions d'Eurasie. Et il aurait été introduit en Guadeloupe depuis les régions côtières du sud-est des Etats-Unis. Il eût quand même été intelligent d'écouter les anciens avant de s'emballer. Dès 1911, Allen évoquait la possibilité d'une introduction. Malgré l'absence de témoignages archéologiques ou textuels, il faudra attendre les années 1970 pour que l'hypothèse de l'introduction soit à nouveau envisagée, et étayée par Lazell. Mieux encore, plusieurs publications guadeloupéennes du 19ème siècle ont indiqué avec certitude une introduction, qu'elles situent entre 1820 et 1840. Et ce n'est pas pour cafeter, mais nos recherches bibliographiques indiquent que Félix-Louis L'Herminier (en personne) a peut-être été l'auteur de cette introduction, à partir d'animaux provenant de la Caroline du Sud, en 1819. Heureusement, il n'est plus là pour nous intenter un procès en diffamation... 

Actuellement, l'espèce est présente en Basse-Terre, Grande-Terre, à Marie-Galante, à la Désirade, à Saint-Martin et à la Martinique.

Ciel ! De cet imbroglio il ressort que notre rakoun passe du statut d'espèce endémique à celui d'espèce introduite ! 
Bien. Tout cela nourrit le débat. D'autant plus qu'entre-temps, d'aucuns ont laissé entendre que depuis qu'il était protégé, le rakoun avait proliféré. Et qu'il était en train de devenir une sorte de nuisible comme on dit dans les terriers mal fréquentés. Mais oui, ces animaux peuvent manger des fruits, de la canne à sucre, des légumes, ou des poulets.  

Restent quelques questions ouvertes :

- quelle est l'importance quantitative de la population de rakouns en Guadeloupe, et quels milieux fréquente-t-il ?
- quel est son impact sur les milieux naturels ? 
- peut-on considérer le rakoun comme une espèce pouvant exercer une menace sur les écosystèmes forestiers peu ou pas anthropisés ? (à vue de bec, certains esprits éclairés pensent que oui)
- quel est son impact sur l'agriculture ?
- quelle conduite faut-il tenir sur son inscription sur la liste des espèces protégées ?
- si le rakoun n'était plus une espèce protégée, et s'il était admis qu'elle constitue une menace sur certains milieux, faudrait-il envisager des mesures de gestion et si oui lesquelles ?
- qui a cassé le vase de Soissons ?

Pour débattre ensemble sur la problématique des mammifères introduits, je vous invite à participer à notre réunion du mois d'avril. Si le grand manitou le veut, nous serons en mesure d'accueillir Olivier Lorvelec pour un exposé sur ce sujet.

PS : si vous saviez le nombre de mails qu'a suscité cet article au sein du bureau, vous n'en reviendriez pas. Le moins qu'on puisse dire, c'est que nous disposons d'un potentiel de réactivité certain.

Dernière minute (25/04/08) : Louis Redaud de la DIREN vient de nous transmettre une publication toute récente de Helgen (2008), indiquant sans ambiguité l'appartenance du Rakoun à l'espèce P. lotor, et pointant les risques que cette espèce peut faire courir aux milieux naturels par son caractère envahissant. Les tortues marines et les iguanes sont même cités comme cibles potentielles du Rakoun dans la Caraïbe...

Références
Allen G.M., 1911. Mammals of the West Indies. Bull. Mus. Comp. Zool., 54 : 175-263.
Helgen K.M., Maldonando J.E., Wilson D.E. & Buckner S.D., 2008. Molecular confirmation of the origins and invasive status of West Indian raccoons. J. Mammal., 89: 282-291.
Helgen K.M. & Wilson D.E., 2003. Taxonomic status and conservation relevance of the racoons (Procyon spp.) of the West Indies. J. Zool. London, 259 : 69-76.
Lazell J.-D. Jr., 1972. Racoon relatives. Man and Nature (Massachussetts Audubon Society, Lincoln MA), September 1972 : 11-15.
Lazell J.-D. Jr., 1981. Field and taxonomic studies of tropical American raccoons. National Geographic Soc. Reports, 13 : 381-385.
Lorvelec O., Pascal M., Delloue X. & Chapuis J.-L., 2007. Les mammifères terrestres non volants des Antilles françaises et l'introduction récente d'un écureuil. Revue d'Ecologie (La Terre et la Vie), 62 : 295-314.
Miller G.S. Jr., 1911. Description of two nex racoons. Proc. Biol. Soc. Washington, 24 : 3-6.
Pons J.-M., Volobouev V., Ducroz J.-F., Tillier A. & Reudet D., 1999.
 Is the Guadeloupean racoon (Procyon minor) really and endemic species ? New insights from molecular and chromosomal analyses. J. zool. Syst. Evol. Res., 37 : 101-108.
Sétékri par le Toto-Bois - dans Mammifères
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