28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 11:58

Nous inaugurons ici une nouvelle rubrique : celle des PPSQdab.

= Posts Plus Sérieux Que d'habitude. Ils seront moins anecdotiques qu'à l'accoutumée, en bref, un peu plus scientifiques.

 

Dans cette rubrique, les auteurs prennent leurs responsabilités : ils signent sous leurs vrais noms au lieu d'utiliser des pseudo farfelus à consonance naturaliste.

 

De mon côté, je persiste, et signe le Toto-Bois !

La nuit, tous les geckos sont gris

La nuit, tous les geckos sont gris

Les geckos nocturnes en Guadeloupe : contexte et perspectives

 

Olivier Lorvelec & Nicolas Barré

 

Cette note fait le point sur les quatre espèces de geckos à activité principalement nocturne qui peuvent être observées en Guadeloupe, et attire l’attention sur le fait que d’autres espèces pourraient s’y établir.

 

Deux espèces exotiques, appartenant à la famille des Gekkonidés, étaient connues en Guadeloupe jusqu’à récemment. La première est le Gecko ou Hémidactyle mabouia (Hemidactylus mabouia), appelé Mabouia en créole, qui est très commun, en particulier dans les habitations. Cette espèce, originaire d’Afrique tropicale, a été introduite en Amérique probablement à l’époque du commerce triangulaire et, en tout état de cause, avant 1818. Cette année-là, Moreau de Jonnès l’avait décrite sous le nom latin Gecko mabouia, en lui donnant le nom français de Mabouia des murailles ou Mabouia des Antilles, et en lui attribuant comme répartition le nord de l’Amérique du Sud et les Antilles. La seconde est le Tockay (Gekko gecko), une espèce de grande taille d’origine indo-malaise, récemment signalée en Grande-Terre (Breuil & Ibéné 2008).

 

Une autre espèce de grande taille, le Gecko ou Thécadactyle à queue turbinée (Thecadactylus rapicauda), appelé Mabouia collant en créole, est également présent en Guadeloupe. Cette espèce n’appartient pas à la famille des Gekkonidés mais à celle des Phyllodactylidés. Le Gecko à queue turbinée a longtemps fait partie des espèces cryptogéniques, c’est-à-dire qui ne sont pas manifestement autochtones ou introduites (Carlton, 1996). Cependant, les données fossiles obtenues récemment, en particulier à Marie-Galante (Bailon et al., 2015), semblent indiquer une introduction ancienne (précolombienne).

 

En 2010, Anthony Levesque observe, dans sa maison aux Abymes, un gecko qui diffère des spécimens habituels, et Olivier Lorvelec identifie le Gecko ou Lépidodactyle lugubre (Lepidodactylus lugubris) qui appartient à la famille des Gekkonidés. La découverte est publiée dans Lorvelec et al. (2011). De 2011 à 2013, quatre nouvelles localisations sont découvertes, à Sainte-Rose, Pointe-à-Pitre, Saint-François et Le Gosier (Parmentier et al., 2013 ; Gomès & Ibéné 2013 ; Lorvelec et al. 2017). En 2016, une enquête diligentée par AEVA permet de recenser trois nouvelles localisations, documentées par des photos, entre Petit-Bourg, Sainte-Anne et Saint-François (Lorvelec et al. 2017). Une donnée complémentaire intéressante, car à l’extrême sud de Basse-Terre (Vieux-Fort, 10 avril 2015) éloignée des autres points, nous est communiquée en début 2017 par Guy Van Laere.

 

Le Gecko lugubre est une petite espèce (moins de 10 cm de longueur totale), principalement nocturne mais qui peut être diurne, avec le dessus du corps ponctué de taches noires (voir photos). Cette espèce correspond à un complexe de plusieurs lignées de femelles parthénogénétiques. Le Gecko lugubre est parfois nommé Gecko "veuf", nom très ambigu pour des femelles (lié au genre masculin du nom Gecko) ! Duméril & Bibron avaient décrit cette espèce en 1836 sous le nom latin Platydactylus lugubris et lui avaient donné le nom français de Platydactyle demi-deuil qu’ils avaient justifié de la façon suivante : "Nous avons donné le nom de demi-deuil à ce Platydactyle à cause de la couleur blanchâtre de son dos, qui est relevée par des points et des taches d'un noir d'ébène...". Il est dommage que ce qualificatif de "demi-deuil", à notre avis plus judicieux que celui de "lugubre" ou que celui de "veuf", ne soit plus utilisé de nos jours. C’est pourquoi, nous souhaitons le réhabiliter ici.

 

Les effets sur la faune locale de l’établissement de ce petit gecko en Guadeloupe, comme d’ailleurs ceux des autres geckos introduits, ne sont pas encore documentés.

Gecko demi-deuil (Lepidodactylus lugubris) à Petit-Bourg (en haut, photo Nicolas Barré) et à Saint-François (en bas, photo Laurent Malglaive)
Gecko demi-deuil (Lepidodactylus lugubris) à Petit-Bourg (en haut, photo Nicolas Barré) et à Saint-François (en bas, photo Laurent Malglaive)

Gecko demi-deuil (Lepidodactylus lugubris) à Petit-Bourg (en haut, photo Nicolas Barré) et à Saint-François (en bas, photo Laurent Malglaive)

De nombreuses espèces de reptiles sont susceptibles d’être introduites en Guadeloupe dans l’avenir. Parmi elles, favorisées par leurs particularités biologiques (synanthropie fréquente, parthénogénèse pour certaines, résistance des œufs, etc.) et par le fait que certaines soient prisées des terrariophiles, plusieurs espèces de la famille pantropicale des Gekkonidés ont colonisé de nouveaux territoires et certaines pourraient s’établir dans l’avenir en Guadeloupe (si ce n’est déjà fait).

 

Dans ce cadre, Lorvelec et al. (2017) ont attiré l’attention sur deux ensembles d’espèces de Gekkonidés répondant à ces critères.

 

Le premier ensemble correspond à des espèces de Gekkonidés qui ont une vaste répartition comprenant de nombreuses îles tropicales dans l’océan Pacifique et qui présentent de grandes capacités de colonisation. Outre Lepidodactylus lugubris, six autres espèces sont concernées : Gehyra insulensis (à moins qu’il ne s’agisse de Gehyra mutilata, répartie en Asie du Sud et dans l’océan Indien, ou des deux), Gehyra oceanica, Hemidactylus frenatus, Hemidactylus garnotii, Hemiphyllodactylus typus, et Nactus pelagicus. G. insulensis (ou G. mutilata), H. frenatus et H garnotii font d’autant plus partie des espèces qui pourraient rapidement s’établir en Guadeloupe, qu’elle sont, comme L. lugubris, déjà naturalisées sur le continent américain, et sont même signalées des Grandes Antilles pour H. frenatus et des Bahamas pour H. garnotii.

 

Le second ensemble correspond à des espèces de Gekkonidés du genre Hemidactylus ayant d’autres origines géographiques et déjà présentes dans les Antilles. Sont concernés, pour le moins, H. angulatus au sens large (incluant H. haitianus), originaire d’Afrique tropicale, et H. turcicus, originaire de la zone méditerranéenne (également d’Afrique de l’Est et du Moyen-Orient).

 

La diagnose des espèces de Gekkonidés repose en partie sur les caractéristiques des lamelles sous digitales et n’est pas toujours aisée. Ces espèces qui, pour certaines, se ressemblent (c’est le cas de plusieurs espèces du genre Hemidactylus), pourraient passer inaperçues dans leur nouvelles terres de colonisation pendant une longue période si une espèce présentant une allure générale proche s’y trouve déjà (c’est le cas avec H. mabouia en Guadeloupe).

Remerciements

 

Nous remercions Guy Van Laere qui nous a communiqué l’observation de Vieux-Fort.

 

Références (en orange : téléchargeables)

 

  • Bailon S., Bochaton C., Lenoble A. (2015). New data on Pleistocene and Holocene herpetofauna of Marie Galante (Blanchard Cave, Guadeloupe Islands, French West Indies): Insular faunal turnover and human impact. Quaternary Science Reviews, 128 : 127–137.

  • Breuil M, Ibéné B (2008). Les Hylidés envahissants dans les Antilles françaises et le peuplement batrachologique naturel. Bulletin de la Société Herpétologique de France, 125 : 41-67.

  • Carlton J.T. (1996). Biological invasions and cryptogenic species. Ecology, 77 : 1653-1655.

  • Duméril AMC, Bibron G (1836) Erpétologie Générale ou Histoire Naturelle Complète des Reptiles. Tome Troisième. Librairie Encyclopédique de Roret, Paris, France : i–iv, 1–517.
  • Gomès R, Ibéné B (2013) Lepidodactylus lugubris (mourning gecko). Distribution. Caribbean Herpetology, 44 : 1.
  • Lorvelec O, Barré N, Bauer AM (2017) The status of the introduced Mourning Gecko (Lepidodactylus lugubris) in Guadeloupe (French Antilles) and the high probability of introduction of other species with the same pattern of distribution. Caribbean Herpetology, 57 : 1–7.
  • Lorvelec O, Levesque A, Bauer AM (2011) First record of the mourning gecko (Lepidodactylus lugubris) on Guadeloupe, French West Indies. Herpetology Notes, 4 : 291–294.
  • Moreau de Jonnès A. (1818). Monographie du Mabouia des murailles, ou Gecko Mabouia des Antilles. Bulletin des Sciences, par la Société Philomathique de Paris, année 1818 : 138-139.

  • Parmentier P, Ibéné B, Gomès R (2013) Lepidodactylus lugubris (mourning gecko). Distribution. Caribbean Herpetology, 47 : 1.

Sétékri par Le Toto-Bois - dans PPSQdab Reptiles
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commentaires

Joyeux Raymond 08/03/2017 16:51

Merci pour votre travail. Passionnant et enrichissant. Loin de moi l'idée de ne plus recevoir vos écrits dont j'apprécie énormément et le contenu et les illustrations... Surtout - mais pas seulement - quand je vois apparaître la silhouette des Saintes. Pourquoi les gens (dont moi) éprouvent-ils une telle répulsion pour les geckos ? J'ai honte de le dire, un jour (il y a très longtemps) à Saint-Barth, j'ai dû épuiser une bombe insecticide pour me débarrasser d'un énorme trouvé dans ma chambre... je pense qu'il y a prescription...c'était en 1971 ou 72 !

Claudie 10/03/2017 01:23

A chacun nos phobies ! J'espère que nous contribuons à les atténuer. La nature est si belle, même si parfois effrayante.

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