*
Ces 6 derniers mois, je (le Toto-Bois, alias Pic de la Guadeloupe), me suis mis en embuscade dans le lit de 41 rivières de la Basse-Terre. J'ai pu voir rôder un drôle d'individu, chaussé de
lunettes, de jumelles, d'un appareil photo, d'un GPS, d'un calepin et d'un crayon. Malgré sa discrétion, son petit manège ne m'a pas échappé. Mon diagnostic est le suivant : harcèlement sur la
personne de mon cousin Megaceryle torquatus, alias le Cra cra.
En bon citoyen, j'ai été déposer une aile courante au commissariat du coin. Quel ne fut pas mon étonnement d'apprendre que le rôdeur en question n'était pas un délinquant, mais un ornithologue,
chargé d'apporter des réponses à des questions farfelues du genre : combien reste-t-il de Cra cras en Guadeloupe ? Sur quelles rivières le rencontre-t-on ? Quel peut bien être son régime
alimentaire (j'ai quand même une petite idée là-dessus) ? Qu'est-ce qui pourrait expliquer qu'il soit devenu si rare, alors qu'il est assez fréquent en Dominique ?
Le planton de service m'a même donné un tuyau : le rôdeur en question s'appelle Pascal Villard. Il dévoilera le fruit de ses découvertes, en avant-première, le lundi 28 septembre à 18 heures
à l'INRA de Prise d'eau.
* Photo Wikipedia
Les interviews pas du tout imaginaires du Toto-Bois.
Ce mois-ci, j'ai rencontré Alain Rousteau.
Qui c'est celui-là ? Au départ, c'est un copain. Et puis c'est aussi quelqu'un qui travaille à l'Université Antilles-Guyane, en écologie forestière. Il fait partie de notre association, et n'est
pas le dernier à mouiller sa chemise lorsque nous nous mobilisons sur tel ou tel dossier sensible. Mais venons-en aux faits. Alain a travaillé sur une problématique (comme on dit dans les milieux
autorisés) intéressante : la non-régénération des gaïacs aux îlets de la Petite-Terre. Maguy Dulormne, Lydie Largitte, Astrid Monthieux, René Dumont, Christophe Ndong-Mba et Alain
Saint-Auret ont participé aux opérations élaborées pour élucider l'égnime.
Quelques mots d'explication.
Le gaïac est une espèce d'arbre qui fût utilisée aux temps jadis et jusqu'au siècle dernier, pour la fabrication de poulies (il paraîtrait même que Rackham le Rouge et le Capitaine Crochet ne
juraient que par les poulies en bois de gaïac). C'est un bois très dense, à texture fine, presque huileuse, idéal donc pour fabriquer des pièces mécaniques auto-lubrifiantes soumises à de fortes
contraintes : dans les moulins, sur les bateaux... On en extrayait aussi une huile essentielle d'intérêt médical, le gaïacol. On faisait également brûler la sciure pour soigner les maladies
vénériennes. Une fois cuits, les patients se plaignaient beaucoup moins. Mais comme savent les médecins, soigner n'est pas guérir... Bref, le gaïac était tellement prisé qu'on l'appelait 'l'arbre
de vie" (lignum vitae).
Il y a tout naturellement eu surexploitation de cette essence (on ne se refait pas). Sa répartition est maintenant relativement limitée. En Guadeloupe, il en existe dans certains jardins de la
Basse-Terre, ET à Petite-Terre. Ceux de Petite-Terre sont vieux, le plus jeune d'entre eux a environ 50 ans. Comme je vous le dis. Pas de plantules, pas de jeunes arbres, rien. Bizarre tout de
même.
Je précise à l'attention des internautes qui ne connaîtraient pas Petite-Terre (les pauvres), qu'il s'agit de deux îlots d'environ 150 hectares, situés à une dizaine de kilomètres à l'est de la
Guadeloupe. Climat tropical à saison sèche marquée, végétation typique des zones sèches sur sable et calcaire, Petite-Terre est inhabitée et bénéficie du statut de réserve naturelle depuis 1989.
Un bijou donc, qui de plus héberge la plus forte population mondiale d'iguanes des Petites Antilles.
A ce stade, je sors mon micro, je branche mon vieux magnéto à bande, et silence, on tourne.
Toto-Bois - Bonjour Alain, nous allons abuser de ton temps précieux, pour que tu nous racontes tout ce que nous avons toujours voulu savoir sur les problèmes du gaïac à Petite-Terre.
Tout d'abord, quel est le nom latin du gaïac, et à quelle famille botanique appartient-il ?
Alain - Eh bien il s'agit de Gaiacum officinalis, de la famille des Zygophyllaceae. Zygo signifie "joug, union, paire, jonction", et phylle signifie
feuille. Son feuillage présente en effet des feuilles et folioles symétriques de part et d'autre de la tige et des nervures.
TB - Peux-tu nous dire où on le rencontre en dehors de Petite-Terre ?
Alain - On ne le trouve quasiment plus à l'état sauvage, sauf peut-être à la Désirade. A Saint-Barthélémy, il y en a beaucoup dans les jardins. Dans le temps, les Saint-Barths arrimaient
leurs cases quand un cyclone arrivait, avec des cordes accrochées aux racines de gaïac. Ils construisaient leurs cases à côté des gaïacs, ou plantaient des gaïacs aux 4 coins de leurs cases.
TB - A Petite-Terre, sait-on combien d'individus de gaïac il y a, et quel est leur âge moyen ?
Alain - Nous en avons répertorié une trentaine. Mais il y en a peut-être davantage car nous n'allons presque jamais dans certains endroits assez difficiles d'accès, comme par exemple à
l'est de la grande saline. Ils ont tous plus de 50 ans, et beaucoup sont sans doute plus que centenaires. Mais c'est difficile d'évaluer leur âge, ils poussent très lentement dans ces conditions
difficiles, avec des ressources limitées en eau, en matières organiques et en minéraux.
TB - J'ai entendu dire que si on prélève des graines de gaïac à Petite-Terre et qu'on les sème ailleurs, elles sont capables de germer et pousser normalement. C'est vrai ?
Alain - Ouh la la attention, il est absolument interdit de prélever ou de semer des graines de gaïac en dehors des procédures scientifiques dûment agréées. Mais c'est vrai qu'elles
germent, nous en avons fait l'expérience.
TB - Mais alors, qu'est ce qui peut bien expliquer ce phénomène ? Et quelles expériences avez-vous menées pour y comprendre quelque chose ?
Alain - Pour savoir s'il s'agissait d'un problème de sol, nous avons semé des graines après les avoir lavées, sur le sol à Petite-Terre, et nous avons protégé les semis avec des
grillages. Elles ont germé normalement et un certain nombre a survécu pendant un an. Puis toutes les plantules sont mortes. Nous avons fait la même expérience à l'université, en semant les
graines dans des pots de terre de Petite-Terre, et en les arrosant. Là encore, très bonne germination au bout de trois semaines ; par contre, certaines graines n'ont germé que 18 mois après le
semis.
TB - Incroyable ! Donc ce n'est pas un problème de sol. Alors le climat ?
Alain - C'est possible. La sécheresse doit limiter beaucoup le taux de germination, et provoquer une forte mortalité chez les plantules. Pour expliquer la présence de gaïacs centenaires,
il y a plusieurs hypothèses. Soit le climat était plus humide à l'époque. Ou alors, il y avait une ou deux fois par siècle une année favorable, avec des pluies au bon moment. Dernière hypothèse,
ils ont été cultivés, donc plantés et soignés, du temps où l'île était habitée. Mais on n'a aucune preuve à ce sujet.
TB - Il n'y aurait pas aussi des animaux qui s'attaqueraient aux plantules ?
Alain - Tu as l'air bien renseigné... En effet, nous avons observé un petit charançon dans les fleurs de gaïac, et très souvent un petit ver, peut-être la larve de ce coléoptère dans les
graines. Comme par hasard, ce ver grignote la tigelle de l'embryon de la graine. Il ne s'intéresse même pas aux cotylédons, de sorte qu'à la première morsure, c'est fichu pour la germination.
TB - Et toutes les graines sont attaquées par le ver ?
Alain - Pas tout à fait. Le gaïac commence à faire ses fruits en août. A ce moment-là, on trouve des graines sans vers. Puis dès qu'on avance dans la saison, à partir d'octobre, toutes
les graines sont colonisées par des vers, et plus rien ne germe. Il y a donc un petit décalage entre le cycle de l'insecte et celui de l'arbre, avec une période d'environ un mois ou deux pendant
lesquels les graines peuvent éviter l'attaque fatale.
TB - Ca fait donc une fenêtre de tir réduite pour que le gaïac réussisse à se régénérer, entre la sécheresse et l'attaque des vers !
Alain - Oui, d'autant plus que d'autres animaux peuvent aussi tuer non pas les graines mais les plantules : les bernard-l'hermite, très nombreux là-bas, et qui sont tout-à-fait capables
de cisailler des plantules, ou de les déraciner par inadvertance. Et aussi les iguanes, qui sont bien connus pour brouter des feuilles de gaïac ; on peut imaginer qu'ils effeuillent ou même
arrachent des plantules involontairement. Pour ces deux animaux, ce ne sont que des présomptions, nous n'avons pas fait d'observations ni d'expériences spécifiques.
TB - Bigre, l'affaire est grave tout de même. Si je résume, pour arriver à se régénérer, un gaïac lambda doit produire une graine mature en août ou septembre pour éviter les vers, cette
graine doit ensuite être arrosée par une bonne pluie pour qu'elle germe, puis, on doit avoir si possible une ou plusieurs années de suite assez pluvieuses pour que la plantule survive, et enfin,
les copains brouteurs doivent ne pas se trouver sur son chemin. Ca fait beaucoup pour un seul arbre !
Alain - Eh oui, c'est pour ça que ça n'arrive jamais. Je ne devrais pas dire jamais, car une fois, Lydie Largitte, gardienne à la réserve de Petite-Terre, a trouvé un bébé gaïac à
Petit-Terre. Il avait probablement plus d'un an et a fini par disparaître. Mais il faut quand même dire que le gaïac n'est pas tout seul dans ce cas : à part le Laguncularia,
un arbuste de mangrove, ou le Rhizophora sur les rives des lagunes, AUCUN arbre ne se régénère naturellement à Petite-Terre. Ni les mancenilliers, ni les poiriers-pays, ni les bois
couleuvre...
TB - Eh bien, moi qui pensais finir sur une note optimiste, c'est raté. Comment va évoluer la végétation si aucun arbre ne se régénère ? !!
Mais nous reprendrons cette discussion une autre fois, car je dois rendre l'antenne à ma fourmi la voisine. Merci Alain Rousteau pour cet entretien et à vous les studios.
Quelques saines lectures le soir au coin du barbecue :
- Dulormne M., Largitte L., Monthieux A., Ndong-Ba C., Rousteau A. & Saint-Auret A.
2006. Le déficit de régénération des Gaïacs de la Petite Terre. Rapport Bios Environnement, 27 pp.
- Rousteau A. 2004. Régénération forestière dans les espaces forestiers littoraux : variété des processus naturels ou anomalies menaçant la pérénité des écosystèmes ? Revue d'Ecologie (La
Terre et la Vie) 59 : 163-170.
Le dernier numéro du Courrier de l'Environnement vient de sortir, j'y ai déniché (!) un article sur la gestion des espaces protégés, écrit par Annik Schnitzler, Jean-Claude Génot et Maurice
Wintz. Je me suis senti un peu moins tête de piaf après l'avoir lu. A télécharger là.
Pour vous donner envie de le lire, je vous livre la première phrase, une citation de Wendell Berry :
"Nous ne savons pas ce que nous faisons dans la nature tant que nous ne savons pas ce que la nature aurait fait si nous n'avions rien fait".
... pour dernier terrain vague en Grande-Terre ?
Sans rire, l'air était frais à la Grande Vigie lors de notre sortie de mars, pour cause de vent du nord.
L'observateur avisé que vous êtes aura remarqué une tache sombre entre le petit buisson qui dépasse et la pointe rocheuse. Alors c'est noir et ça souffle. Oui, une baleine, et même au moins deux.
Probablement des baleines à bosse, autrement dites 'mégaptères', mais pas de certitude. Certains d'entre nous ont pris des photos, que nous allons soumettre au FBI (Front Baleinier
d'Investigation) pour expertise.
A signaler également au rayon 'vertébrés en tous genres', deux faucons pèlerins, l'un à la Vigie, et l'une au Bois de Cadou.
Cliché Laurent Malglaive
Mais que faisions-nous sur cette pointe ?
Ex future implantation du projet Vigie Gate (croisons les doigts).
En noir et blanc, c'est pas mal non plus.
Ce que j'ai retenu, n'étant pas forcément le meilleur élève.
- Ne touche pas aux feuilles allongées du Merisier royal (Malpighia linearis), sinon il t'en cuira (épines microscopiques).
- Si malgré tout tu y touches, cueilles vite une feuille de Koupay (Croton flavens), dont le lait te cicatrisera.
- Si tes enfants ont des puces ou des poux, ramasse des feuilles de Kanel a pis (Canella winterana), sous leur drap tu les placeras.
- Si tu croises la Sitwonèl (Triphasa trifolia), alors méfie-toi. Cet arbuste de la même famille que les agrumes se comporte de façon envahissante en lisière du bois de Cadou. Pour le
moment limitée sur les quelques premiers mètres, comment cette population va-t-elle évoluer ? L'invasion va-t-elle se poursuivre et modifier la formation forestière ? Ne trouvez-vous pas
qu'on pose beaucoup trop de questions dans ce blog sans beaucoup apporter de réponses ?
Voilà l'envahisseur en question (non, pas la vache au second plan).
Eh bien la tablette de chocolat est gagnée. Pseudocentrum guadalupense est une Orchidée endémique de la Guadeloupe, qui brille par sa discrétion. Elle n'a été observée que deux fois
en 92 ans.
Première observation le 18 novembre 1895 avec le specimen récolté par le Révérend Père Duss, specimen qui a permis sa description en 1909 par Cogniaux. Une visite (virtuelle) au New York
Botanical garden nous permet de découvrir à quoi elle ressemble. Just click there. Un peu caramélisée non ?
En 2001, Joël Jérémie, du Museum d'Histoire Naturelle de Paris, consulte ses herbiers pour préparer l'atlas des Orchidées de Guadeloupele. Et il tombe (tout en bas de la pile
des planches non identifiées) sur un échantillon collecté et photographié par lui-même le 16 novembre 1987, et qui à n'en point douter correspond bien à P. guadalupense. Un article
publié dans l'Orchidophile raconte tout celà par le menu. Là.
Troisième observation le 30 novembre 2008 ???
Le lecteur en haleine le découvrira dans notre édition spéciale du 1er décembre.
La saison cyclonique commence à se tasser, le soleil fait quelques apparitions, c'est le moment de déchampignonner vos baskets, on va sortir...
Avant ça, une petite session en salle pour vous élever l'esprit :
Jeudi 13 novembre (c'est dans 3 jours !), un exposé de Laurent Louis-Jean, doctorant. Il travaille sur les captures accidentelles de Tortues marines. Rendez-vous
à 18 heures à l'UAG. Voir résumé.
Dimanche 16 novembre, une sortie à la Soufrière, en passant par le Pas du Roy, puis selon l'humeur et les conditions climatiques, le sommet, ou encore le Col de
l'Echelle. Que sais-je ?
Dimanche 30 novembre, une sortie dans la série "Perdu de vue". Nous profitons de la visite de Philippe Feldmann, pour tenter de retrouver Pseudocentrum guadalupense,
observée 2 fois en 1895 et 1987. Mais de quoi s'agit-il ? J'offrirais bien une tablette de chocolat à qui saura me dire, mais j'ai l'impression que ça ne motive pas les troupes (un camembert ?).
Ca se passera entre les Bains Jaunes et la Savane aux Ananas.
Derniers Commentaires